Le livre d’Éric Reinhardt intitulé « Comédies françaises » a été l’objet d’une active promotion par la presse écrite et à la radio, grâce à la notoriété de son auteur. J’ai lu ce livre à la suite de l’article du Monde des Livres du 22 août 2020 de Raphaëlle Leyris, intitulé « Sur les traces d’un fiasco français ».

L’ouvrage juxtapose plusieurs sujets avec pour lien l’itinéraire érotico-sentimental d’un certain Dimitri :

  • Le livre, présenté comme roman, se veut être une histoire d’Internet à la française basée sur les entretiens de l’auteur avec deux des protagonistes de cette époque, Louis Pouzin et Maurice Allègre. Beaucoup d’autres acteurs français, importants pour cette histoire, sont délibérément ignorés dans ce livre.
  • Deux chapitres vont sur les traces d’Ambroise Roux patron de la CGE ;
  • Dans une longue digression, l’auteur consacre un chapitre à Max Ernst et aux surréalistes, peut-être pour faire le lien avec l’une des passions d’Ambroise Roux ;

Le livre délivre un message caricatural et partisan :

  • En 1972, sous l’égide de la Délégation à l’Informatique, dirigée par Maurice Allègre, la France a lancé le projet Cyclades qui a inventé l’essentiel des principes du réseau Internet, copiés ensuite par les concepteurs américains de TCP/IP. Ce projet était piloté par Louis Pouzin inventeur du «datagramme [1] ».
  • Malheureusement, ce projet a été tué par les « méchants opposants » français : la corporation des ingénieurs des télécom et… Ambroise Roux patron de la CGE. Ce dernier a inspiré la réorientation industrielle de 1975 (fusion de la CII avec Honeywell-Bull et arrêt d’UNIDATA, suppression de la Délégation à l’informatique) avec comme « dommage collatéral » la disparition du parrainage politique dont disposait le projet Cyclades, ce qui a provoqué sa fin.
  • En conséquence de ces déplorables décisions imputées à Valery Giscard d’Estaing (VGE) sous influence d’Ambroise Roux, au lieu d’Internet, on a eu le Minitel. Ces évènements ont fait que la France a manqué la chance historique d’être le créateur d’Internet.

Incidemment, l’auteur s’aventure dans la politique industrielle de la DGT en matière de commutation téléphonique. Ce domaine était le principal souci d’Ambroise Roux dans sa rivalité avec Paul Richard, alors patron de Thomson. L’auteur, après des considérants techniques qu’il reproduit mais ne semble pas avoir bien compris, ignore que le pouvoir giscardien, loin d’être sous l’influence de la CGE, a décidé vers 1976 la création à marche forcée d’un deuxième pôle de commutation téléphonique autour de Thomson. La toute-puissance du lobbying d’Ambroise Roux avait tout de même ses limites !

Quelques points de l’histoire d’Internet

Ni la messagerie, le WEB, le service d’annuaire (DNS) ou tant d’autres innovations qui ont fait le succès de l’Internet d’aujourd’hui ne font partie de la période historique examinée ici, qui ne concerne que le niveau des mécanismes de transmission.

L’idée de la commutation par paquets, révolutionnaire pour l’époque, date de 1962 avec les travaux de Paul Baran, puis avec les simulations de Leonard Kleinrock. Le principe était l’héritier de la commutation de messages (« store and forward »).

  • En 1966 fut lancé un projet de réseau financé par l’agence américaine ARPA. Le chef de projet de la réalisation de ce prototype fut Larry Roberts. Le réseau ARPANET a été mis sous tension en septembre
  • A cette même époque Donald Davies du NPL britannique écrivait les spécifications d’un réseau de paquets très avancé dans ses concepts avec une première réalisation limitée de réseau expérimental, l’EPSS.
  • En 1972 fut lancé le projet Cyclades, piloté par Louis Pouzin secondé par le regretté Hubert Zimmermann ce dernier étant un contributeur majeur du projet ;
  • Enfin la publication de TCP/IP en 1974 par Vint Cerf et Robert Kahn finalisa les principes fondamentaux toujours en vigueur de l’Internet d’aujourd’hui.

La plupart des noms cités ci-dessus figurent, parmi d’autres, au tableau des 14 pionniers du Temple de la Renommée d’Internet (https://www.internetsociety.org/fr/internet/history-internet/).

Pour comprendre le contexte de l’époque, il est utile de rappeler quelques principes de base.

La commutation par paquets, consiste à découper l’information en courtes séquences (les paquets) pour les transmettre dans un réseau de télécommunications afin de faire communiquer entre eux des systèmes informatiques (logiciels, terminaux, etc..).

A partir d’un même principe, plusieurs questions se posaient :

  • Quelle répartition optimale des fonctions entre le réseau et les systèmes terminaux ?
  • Le réseau doit-il garantir une qualité de service ou admettre le principe du « best effort » ?
  • Qui doit gérer les problèmes de saturation et de congestion : le réseau ou les systèmes terminaux ?

Deux options extrêmes étaient envisagées pour répartir les fonctionnalités entre réseau et systèmes terminaux :

  1. En aiguillant par routage les paquets indépendamment les uns des autres dans chaque commutateur. On parle de datagrammes : les systèmes terminaux se « débrouillent » pour remettre l’ordre des paquets et assurer un contrôle d’erreurs et de flux qui ne peut être réalisé par le réseau (on parle également de mode non connecté).

Le néologisme datagramme, dérivé de télégramme a été créé vers 1973 par une commission technique de la CEPT (club européen des PTT de l’époque). Le mot qualifie le mode de fonctionnement de l’option A. imaginé dès les études de Paul Baran et approfondi sur le papier par Donald Davies. Déjà partiellement utilisé dans ARPANET, il fut entièrement appliqué dans le projet CYCLADES (et son réseau de transmission CIGALE).

  1. En suivant un chemin initié pour chaque communication : on parle de circuit virtuel. Dans ce cas, c’est le réseau qui peut assurer la régulation du trafic (contrôle de flux) et gérer une qualité de service. Ce mode de fonctionnement a été « normalisé » en 1976 avec la recommandation X25 de l’UIT (Union Internationale des Télécommunications).

En 1972, les réponses à ces questions n’étaient pas encore évidentes et de nombreuses combinaisons d’options étaient possibles entre les deux profils extrêmes. L’intense coopération internationale de cette période, alimentée par les diverses expérimentations déboucha sur la première version de TCP/IP [2] en 1974 basée sur l’option A.

Les projets français

C’est en 1972 que furent lancés en France deux projets de recherche : Cyclades de l’IRIA et RCP du CNET, dirigé par Rémi Despres. Bien qu’appliquant tous deux le concept de transmission par paquets, ces projets étaient irréconciliables par leurs objectifs. Cette divergence d’objectifs fit que l’accord de coopération signé par les deux patrons de l’IRIA et du CNET se révéla inapplicable.

L’objectif initial de Cyclades était en fait très expérimental, avec un espoir de transfert technologique vers l’industrie.

En revanche, pour la Direction Générale des Télécom, RCP était le prototype devant préparer la construction d’un réseau de transmissions de données à vocation commerciale s’adressant à un large spectre d’usages, depuis les systèmes internes aux grandes entreprises jusqu’à l’accès à des serveurs informatiques d’un grand nombre de terminaux : ce fut le réseau Transpac ouvert en 1978. C’était l’époque où les télécom françaises sortaient du sous-développement et devaient enfin contribuer à la décentralisation de l’économie, animée par la DATAR.

A cette occasion, il est bon de rappeler que le service de vidéotex qui a été ouvert en 1982, a bénéficié de l’existence et des fonctionnalités de Transpac, décidé en 1975. Opposer le Minitel et Internet est inapproprié, d’autant plus que par beaucoup d’aspects le vidéotex français a préfiguré avec près de 20 ans d’avance les services d’Internet pour le grand public, rendus disponibles grâce au WEB et à la diffusion des ordinateurs personnels. Au plus, le déploiement de masse du Vidéotex (6 millions de Minitels en 1995) a entraîné un « retard à l’allumage » de l’Internet grand public en France, retard rapidement rattrapé.

Quelques conclusions

Transpac n’a été démonté qu’en 2012 et a rendu des bons et loyaux services pendant plus de 30 ans. Est-ce cela dont il s’agit quand le Monde des livres titre son article « sur les traces d’un fiasco français » ?

Le darwinisme technologique a tranché : Internet s’est développé sur la base de l’option A. Le mode de communication TCP/IP est devenu universel y compris pour la téléphonie (avec bien des perfectionnements!)

La conception d’Internet a été une œuvre collective à laquelle de nombreux pionniers ont contribué. Que l’on aime ou pas cette réalité, c’est le réseau ARPA qui a servi de catalyseur aux diverses initiatives internationales à partir de 1966. Les pionniers de cette époque étaient majoritairement américains avec quelques exceptions européennes. Plusieurs ingénieurs français ont d’ailleurs participé au projet ARPA (Michel Elie et Gérard Deloche de la CII, Gérard Le Lann de l’IRIA).

Dans les années 1970, la France affirmait des ambitions pour l’industrie des technologies de l’information et était capable d’aligner, dans le domaine de pointe de la commutation par paquets deux équipes reconnues (certes rivales) au niveau international, au CNET et à l’IRIA. Ce temps est bien révolu ! Le WEB a bien été une invention européenne. Son succès s’est fait sur le marché américain !


Dimanche 30 aout matin, l’émission de Frédéric Taddei « C’est arrivé demain » sur Europe 1 a réuni Éric Reinhardt et ses deux témoins pour défendre les thèses du livre.

Une heure après, dans une épicerie d’un village de Seine et Marne, une cliente disait à la commerçante : « vous savez ce que j’ai entendu ce matin ? Internet aurait pu être français… ». Bel exemple réussi de propagation d’infox !

Exprimer un message du genre « internet a failli être une invention hexagonale » est une démarche cocorico un peu dérisoire ! La gestation d’Internet fut une longue épopée internationale où le réseau ARPA a joué un rôle catalyseur essentiel. Le projet Cyclades a pris sa part parmi bien d’autres contributions. De là à lui attribuer l’invention d’Internet qui est, dans l’esprit du grand public, bien autre chose qu’un réseau de transmission.

Même si on peut comprendre que d’anciens acteurs, plus de quarante ans après les faits, souhaitent « rejouer le match » avec l’aide d’un romancier réputé, la démarche est plus révisionniste qu’historique.

Philippe Picard

  • Apprenti historien depuis près de 20 ans (voir le site ahti.fr qui contient un grand nombre de débats sur l’histoire d’internet en France avec les interventions de témoins et d’historiens)
  • Ingénieur Général des Télécom (ER), a fait partie des « méchants » dénoncés dans le livre : pilote du projet Transpac de 1975 à 1978, et DG de la société Transpac jusqu’en 1982

Pour aller plus loin :

  • N° « d’Entreprise et Histoire intitulé « Premiers réseaux de données en France n° 29 (2002/1 » : compte rendu d’un colloque organisé par l’AHTI en 2001 avec interventions de Michel Elie, Louis Pouzin, Alain Profit et Philippe Picard, Hubert Zimmermann. Version PDF consultable sur le site de l’AHTI
  • Marie Carpenter : La bataille des télécom. Vers une France numérique, Economica, 2011
  • Valerie Schafer: La France en réseaux : la rencontre des télécommunications et de l’informatique, 1960-1980, coll. « Économie et prospective numériques », 2012

[1] Le livre fait une véritable « fixette » sur ce terme « datagramme » dont la signification est donnée plus loin.
[2] IP concerne le routage dans le réseau, TCP assure de contrôle de bout en bout par les systèmes terminaux.

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Article publié dans la Newsletter Forum ATENA n°128 (sept.oct. 2020)