Version révisée et enrichie d’un article publié sur Linkedin le 17 /01 / 2021

Quand les bornes sont franchies il n’y a plus de limites…

Ces derniers jours les « réseaux <dits> sociaux » développés par les GAFAMs sont l’objet de critiques multiples et de plus en plus vives.

La propagation d’informations fausses, les rumeurs modernes « infox », fake news dont Donald Trump a fait son arme principale de communication, ont eu une influence parfois décisive sur les populations au point de favoriser des élections dont on peut se demander si les résultats sont légitimes, ainsi la campagne de dénigrement qui a porté au pouvoir Jair Bolsonaro au Brésil.

Ils sont aussi souvent devenus un vecteur de propagation de la haine, un harcèlement détruisant la santé mentale notamment de jeunes fragiles, allant même jusqu’à l’invitation au meurtre. Des exemples récents de réalisations, comme nous avons pu les déplorer sur notre territoire ont soulevé l’indignation. Le seuil de l’innommable a été franchi avec la décapitation de Samuel Paty, professeur qui défendait le respect de tous, face à l’absolutisme de certains; ce meurtre a particulièrement heurté tous ceux qui souhaitent se référer à notre devise nationale et à la déclaration universelle des droits de l’Homme et du citoyen ratifiée à Paris en décembre 1948 par de très nombreux pays.

Il y a quelques semaines les propos haineux qui ont été adressés à la dauphine des « Miss France » ont, heureusement, stimulé plusieurs commentaires de soutien de personnes comme moi ulcérées par l’ignominie de tels comportements de soi-disant « Français ». Décidément notre devise nationale « Liberté, Egalité, Fraternité«  n’est pas comprise par certains. Il est probablement trop compliqué d’y revenir, tout simplement.

Les mouvements de foule qui ont conduit à l’envahissement du Capitole à Washington par une foule stimulée par les propos irresponsables du Président Trump est, peut-être, la goutte d’eau qui a fait « déborder le vase ». Twitter, Facebook et autres applications associées, principaux acteurs, ont construit leur succès en profitant d’un statut privilégié de simples canaux de partage d’informations. En effet au nom de larticle 230 du Communications Decency Act, voté en 1996, les plateformes ne peuvent être poursuivies en justice pour les contenus publiés par leurs utilisateurs.

Ce régime est complètement distinct de celui des médias, tels les journaux, qui sont tenus à une responsabilité éditoriale. Cette particularité législative « originale » semble aujourd’hui inadaptée et les réseaux sociaux ont-ils tout à coup perdu leur « privilège » ?

On peut d’ailleurs se demander pourquoi cette disposition, pour le moins étonnante, de droit US, a été considérée comme légitime, compatible avec notre droit,  pour être appliquée en Europe, particulièrement en France qui dispose, depuis 1881 d’une loi équilibrée pour les informations publiées.

Sûrement un symptôme de la « servitude volontaire » que La Boétie décrivait dès 1554 !

La propagation « virale » prend de vitesse les organisations sensées maitriser certains propos répréhensibles

On notera que :

  • les études récentes des neurosciences montrent que le « sensationnel » capte l’attention comme un aimant, es qu’il est un critère de sélection prioritaire de notre cerveau ; il est de plus en plus exploité par les journalistes à la recherche de notoriété et d’audience. Il est le « carburant » de nos réactions intuitives, de nos affects, en stimulant la production de dopamine. Les « réseaux sociaux » en usent et abusent pour capter potentiellement toute l’attention et devenir le « canal » de contact avec le monde réel et nous enfermer dans des bulles d’informations.
  • la possibilité pour les abonnés de s’abriter derrière un anonymat protecteur est un facteur aggravant de la violence des propos qui peuvent être tenus sans, pratiquement, pouvoir être poursuivis.
  • Il résulte de ces deux facteurs un effet multiplicatif qui explique la vitesse prodigieuse de propagation des messages ; elle me fait penser aux réactions nucléaires. Où sont les barres de graphite pour modérer le phénomène, ralentir les réactions, éviter les explosions ?

Face à la puissance nouvelle de ce mode de diffusion lié à son ubiquité et la quasi instantanéité de l’informatique, les dispositifs légaux de surveillance et de justice d’un autre temps sont, de fait, impuissants. C’est comme vouloir faire face à des incendies avec, pour tout moyen de lutte de misérables seaux d’eau !

Comme de plus les réseaux sociaux, pourtant tenus ici en France, par nos institutions de garder la trace de l’identité des personnes inscrites ne collaborent pas de façon efficace avec nos forces de police et notre justice (tellement débordée et généralement lente), les lois en vigueur sur les insultes publiques et l’incitation à a violence sont encore plus difficiles à appliquer sur le terrain.

Des modifications législatives sont en gestation pour tenter de responsabiliser ces acteurs du numérique qui sont devenus des vecteurs majeurs de propos dangereux pour la cohésion de nos sociétés attaquées de multiples façons. Elles n’ont pas abouti.

Pour tenter de garder leur statut « original », les principaux réseaux sociaux avancent des progrès des algorithmes surpuissants de l’IA comme parade à ces débordements en détectant les messages litigieux dès leur écriture et en bloquant leur propagation comme ils le font déjà pour les images « osées » qui contreviennent à leurs conditions d’usage très « particulières » : une image montrant un sein (de femme) dénudé est « choquante », la décapitation d’un être humain (*) ne l’est pas !
(*) on pourrait débattre pour les « animaux » alors qu’une loi sur les violences qui leur sont faites est en discussion.

Les progrès attendus, les promesses éventuelles de l’IA sont un paravent auquel je ne crois pas.

  • Quand elles « portent un message » politique l’interprétation des images peut être subtile, quand il s’agit de caricatures l’effet est éventuellement subliminal leur « décodage » est, pour encore longtemps, inatteignable.
  • L’humour et le « deuxième » degré sont, pour le temps qui me reste à vivre, hors de portée. Ainsi, pour leur faire dépasser le niveau actuel (selon Yann Le Cun « elle est loin de l’intelligence d’un rat »), j’ai retenu comme phrase test pour les algorithmes d’IA la compréhension du sens de la formule célèbre de Pierre Dac :
    « Quand l’avocat n’est pas crû, le client est cuit ! »

Ces deux difficultés sont, de plus, très dépendantes de la « culture » des lecteurs et même du contexte dans lequel elles sont analysées : ainsi rire pour exorciser la mort demande une mise en situation. Des propos de Coluche pourraient en fournir des exemples.

Dès lors ne peut-on rien faire ? NON ! des mesures sont à notre portée

Alors que l’on ne cesse de poser le problème de la maitrise des excès des propos haineux sur les « réseaux sociaux » j’ai déjà proposé que :

  1. a) nous sortions juridiquement de notre servitude volontaire :

les personnes s’expriment sous leur stricte identité (des réseaux tel smartrezo n’acceptent que des acteurs identifiés) la loi actuelle permet, simplement, de les responsabiliser dans leurs appels à la haine,

les applications qui acceptent des intervenants anonymes deviennent de fait et en droit les acteurs propagateurs des messages dont ces inscrits, dissimulés, sont les auteurs.

Pourquoi acceptons-nous de laisser les responsables de ces applications mettre en avant une disposition juridique des USA, qui n’a pas de portée internationale sauf, une fois de plus, nous soumettre à une extraterritorialité invoquée, cette  fois non par un Etat, mais par une société privée !

Ne pouvons-nous pas, sur notre territoire, les tenir pour responsables, comme les journaux loi de 1881) puisqu’ils sont le maillon indispensable  à la diffusion de ces messages qui tombent sous le coup de notre loi ordinaire?

  1. b) qu’un dispositif de régulation soit mis en place tenant compte de l’audience:

Techniquement, il est aisé de connaitre le nombre total de personnes « touchées », que ce soit au « rang 1 » = les abonnés ou, après chaque « rebond », qui provoque l’effet boule de neige selon les mécanismes décrits ci-avant.

Je propose qu’une temporisation, une « latence » à durée variable croissante soit appliquée en fonction du nombre de personnes « touchées », cela permettrait aisément, sans IA :

  • de distinguer pour les mieux analyser les messages faisant du « buzz », comme on le fait déjà : « tel Hashtag a été vu par … »
  • laisser le temps d’en vérifier le contenu par des humains, non par des algorithmes d’Intelligence Artificielle qu’il est tellement difficile de développer pour ce type d’analyse !

Une formule assez simple me vient à l’esprit, elle combinerait :

  1. le nombre de personnes « touchées » selon des tranches de coefficient 10
    ainsi 10, 100, 1 000, 10 000, 100 000, 1 000 000 10 000 000 etc personnes
  2. une « temporisation » d’une durée initiale de 1 (ou autre « d » par ex 2) mn pour moins de 10 personnes,
  3. une règle multiplicative exponentielle (c’est à la mode) qui pourrait être :
    2 pour 100, 4 pour 1 000, 8 pour 10 000, 16 pour 100 000..pour chaque multiplication par 10 du cumul des personnes touchées.

Cela permettrait, assez aisément, de surveiller les propos prenant de l’importance et d’en analyser le contenu. Le délai d’analyse des propos « ambigus » pourrait être simplement doublé (« équivalent » avec ces paramètres du temps de réflexion d’un auditoire 10 fois plus grand), laissant plus de temps pour un examen plus approfondi.

Ces paramètres pourraient être aisément ajustés.

Il ne faudrait alors pas tomber dans une complexification dont nous Français avons le secret : une tentation qui viendra peut-être à l’esprit de certains, y compris des éditeurs pour tuer dans l’œuf l’idée en la rendant impossible à appliquer ou susceptible de contestations et procès divers. 

Jean-Jacques Urban-Galindo – janvier 2021