Romain Sohet  –  novembre 2023

 

« Nous sommes les super-héros de l’entreprise ! » me dit un jour un de mes distingués collègues, au bord de la déprime.

En effet,  le consultant expert est quand même quelqu’un de particulier. Il est appelé au débotté pour résoudre en un temps record une problématique qu’une entreprise n’arrive pas, la plupart du temps, à identifier. Et tout cela uniquement avec son cerveau, son expérience, sa bonne volonté, son vieux cahier et son stylo fétiche.

Oui mais … 

Ce super-héros est avant tout un témoin de son temps.

Ainsi, la France était réputée mondialement pour son secteur florissant du conseil en informatique. Les entreprises animant ce secteur portaient des noms qui faisaient rêver les jeunes ingénieurs : Sopra, Altran, CapGemini, Atos, SEMA Group, Bull … Ces entreprises, fortes de dizaines de milliers de salariés, essaimaient dans le monde entier, contribuaient au PIB et PNB de notre pays et des pays d’accueil, portaient nos valeurs technologiques, appuyaient nos industries, nos banques, nos administrations à l’international. Ces entreprises ont formé des milliers de super-héros, capables de descendre dans des sous-marins nucléaires, de calculer des lancements de fusées, de développer des cartes à puce, de faire fonctionner des usines automobiles au fond de la Russie, de transmettre des ordres bancaires en un temps record …

Et voilà qu’en vingt ans, avec le démantèlement promis d’Atos, la dissolution de GFI dans un fond qatari, le rachat in-extrémis d’Altran avant une attaque rapace américaine, il ne reste presque plus rien de cette pépinière à super-héros.

Pourquoi donc ?

Nous pouvons nous attarder sur des explications stratégiques. Sur d’éventuelles concurrences externes, sur des financements étatiques, nous pouvons trouver maintes raisons, mais nous passerons à côté des vraies explications.

La première explication a été la brusque perte de crédibilité de toutes ces entreprises. Ainsi celle-ci, titulaire d’un contrat d’Etat pour la gestion de l’informatique de nos caisses de retraite, sous-traite le contrat à sa filiale espagnole, qui le sous-traite à sa filiale marocaine. Voilà donc nos données personnelles propriétés de sa Majesté le Roi du Maroc. Evidemment, on se doute bien que ça a posé des problèmes contractuels mais aussi stratégiques … L’entreprise qui s’amuse  à ce genre de manœuvres se rend-elle compte de ce qu’elle fait ?

Ainsi telle autre, plus préoccupée à faire du « win-win » avec son client, qui ne tient pas compte des alertes d’agressions cyber, et qui une fois celles-ci avérées se débarrasse de son lanceur d’alerte … lequel était un agent de la Cyberdéfense.  Et qui avait été recruté à ce poste parce que … il était agent de la Cyberdéfense ! Comment le client doit-il réagir ?

Ainsi une troisième … une quatrième … une cinquième … nous avons tous nos tristes anecdotes à ce sujet.

Cette perte de crédibilité s’est accompagnée, automatiquement, d’une perte de considération de la part du client. Le consultant n’est plus le super-héros qui va être capable de modéliser un réseau de fabrication de cartes de navigation pour l’Armée de l’Air, ou le trilingue qui va dépatouiller un malentendu hispano-germano-anglais sur un projet de bascule comptable. Non, le super-héros va maintenant être secrétaire (Process Management Officer en langage initié), faire-valoir, bête de cirque ou variable d’ajustement pour les RH.

Ainsi de ces deux experts, appelés à la rescousse pour un projet lié au militaire spatial auprès d’une entreprise qui avoue ne pas savoir gérer un projet selon la méthodologie ECSS (European Coordination for Space Standardisation, processus de standardisation selon la Commission européenne de gestion des projets spatiaux), et qui s’entendront reprocher … leur façon de gérer le projet selon la méthodologie ECSS ! Un peu comme lorsqu’on reproche au plombier de réparer notre plomberie.

Cette déconsidération des entreprises de conseil, liées aux erreurs stratégiques élémentaires, induit donc un troisième effet pervers : les super-héros, qui ont tous un ego un peu développé, se détournent du secteur et les entreprises se voient contraintes d’embaucher au rabais. On se retrouve dorénavant avec une crise de vocations. C’est toujours le même schéma : tout recrutement dont le niveau baisse créé une crise de vocations.

Ainsi de cette réunion d’alerte, il y a peu, où tout le secteur de la cybersécurité se plaignait de ne pas remplir les 12.000 postes vacants qu’ils ont actuellement en stock. Mais je n’insisterai pas non plus sur ce quatrième aspect qui est celui de la black-list. Les entreprises informatiques aimant gérer des fichiers et des données, elles se sont mises à black-lister certains super-héros. Lesquels, en retour, ont aussi black-listé les entreprises. A l’arrivée, tout le monde s’entre-black-liste allègrement, plus personne ne fait confiance à quiconque, et on se retrouve avec 12.000 postes à pourvoir et 8.000 super-héros sur le carreau. On a inventé l’automatisme en pantoufle de paralysie sectorielle. Une intelligence artificielle de la crétinerie naturelle.

Mais en fait … l’histoire peut aussi être toute autre :

L’informatique au sens large a été un pan de croissance de notre économie dès les années, va-t-on dire, 1950. En stratégie économique, nous savons pertinemment qu’un pan de croissance va inexorablement arriver à un moment de maturité, lorsque le patrimoine est établi et le marché saturé. Or, dans l’informatique de gestion ou industrielle, à l’inverse de l’automobile, de l’habillement, du jouet ou de l’assurance-vie, le taux de renouvellement est extrêmement bas. Donc le secteur ne s’accroit plus et on passe d’une économie d’efforts source de plus-value à une économie de patrimoine figée dont la seule source de plus-value serait la vente des bijoux de famille. Car un patrimoine, dès qu’il n’est plus productif, devient une charge. 

C’est peut-être ce qu’on a essayé de faire, in fine, avec la cloudification (de l’anglais to cloud, brouiller, obscurcir). Rares sont les algorithmes de gestion et de progrès là-dedans. On passe simplement d’un système internalisé à un système externalisé. Pire encore, on se débarrasse chez un tiers de confiance de nos propres créations historiques, devenues lourdes, désuètes et dont on a la flemme de s’occuper.

En fait, la crise des sociétés de conseils en informatique est symptomatique de la problématique sectorielle : et si l’informatique était devenu un secteur mature, voire blet, sans espoir de renouvellement ? Donc sans espoir de croissance, malgré les artifices en anglais de cuisine, les subventions, les habillages, les rotomontades ?

Et dans ce cas, a-t-on besoin du Super-Héros ? Un  comptable suffit. Un comptable ? Que dis-je … un épicier ! Un type qui regarde les applications éprouvées tourner toutes seules et qui balance dans le cloud ces mêmes applications avant que leur hardware devienne trop obsolète pour être maintenu ! 

Dans ce cas, le Cloud n’est qu’une mer dans laquelle on jette nos bouteilles …

Romain Sohet

02/11/2023